Comment les services de sécurité et le PGR ont laissé pourrir le pouvoir de Kabila (Analyse)

Publié le par Jean-Cornelis Nlandu-Tsasa

Bruxelles, 29/05 - Le pouvoir de Kinshasa est aujourd'hui fragilisé de toutes parts : gestion du pays par défi, non respect de la Constitution, non respect des accords, grognes généralisées et critiques tous azimuts à l'intérieur de la RDC, tueries de masse de la population civile à l'est comme à l'ouest, inexplicable pauvreté généralisée, jeunes sans emploi, 30 000 déplacés vers l'Angola sans oublier les millions de déplacés intérieurs du fait des massacres au Kasai central, vols des biens publics et détournements des deniers au vu et au su de tous.

Mais aussi à l'extérieur : bruits de bottes au sud du pays, condamnations quasi-quotidiennes des violations des droits de l'homme, rappels à l'ordre des partenaires et sanctions à l'endroit des tenants du pouvoir, dont les plus en vue dans la détérioration de la situation, à savoir le patron de la Sécurité Kalev Mutond, les éternels ministres Tambwe Mwamba de la Justice et Lambert Mende de la Communications ainsi que des militaires.

Mais comment en est-on arrivé là ? Comment les services de sécurité ont-ils été incapables d'anticiper la décadence du pouvoir ? La réponse la plus simple est que, ayant refusé de se moderniser, ces services ont cru, comme du temps désuet de l'Union soviétique, que la Sécurité de l'Etat a été créée pour traquer les opposants. Ça, c'était vrai au siècle dernier. Aujourd'hui les Services concourent au maintien de la paix dans tous ses axes : paix sécuritaire, paix sociale, paix économique et paix politique, bref soutenir le développement d'un pays.

Un système complètement en putréfaction faute de garde-fous

Les Services ayant failli à leur devoir, la Justice est cette autre institution qui pouvait faire le contre-poids. Mais c'était sans compter sur un PGR (procureur général de la république) complètement déphasé. Tenez:  Un directeur du bureau du président, Evariste Boshab, est convaincu d'avoir détourné 32 millions de dollars américains de la SNEL recouvrés auprès du Congo Brazza, en 2004. Son patron le révoque même après ce forfait. Aucune enquête du PGR contre le délinquant. Au contraire le Kuluna en cravate reviendra avec du galon : en douceur comme secrétaire général du parti présidentiel, le PPRD, puis avec solennité comme président du parlement et vice-Premier ministre. Comme si de rien n'était. On s'étonne que le délestage ait pris de l'ampleur et vienne alimenter la grogne.

Pire, Joseph Kabila, devant une situation qui pourrissait sans espoir du lendemain, prend son courage entre les mains et s'en va porter plainte contre quatre gouverneurs véreux ainsi que de hauts mandataires publics accusés de corruption, notamment dans les travaux de l'aéroport de N'Djili, rénové dans les normes d'un aéroport de campagne mais inauguré avec faste et tapis rouge. Comme si ce pouvoir avait juré de narguer la population.

Mais aucune action ne sera intentée. Le PGR venait de manquer là l'occasion de sortir de sa torpeur pour frapper un coup d'éclat, qui pouvait décourager les mandataires habitués à piocher dans les caisses de l'Etat, convaincus de leur impunité, et ainsi sauver le pouvoir de son autodestruction.

Sans compter le scandale Panama Papers - une vaste opération de fraudes, d'enrichissement illicite et d'évasion fiscale se chiffrant en milliards de dollars et épinglant des noms de personnalités au pouvoir, même celles qui n'avaient jamais travaillé de leur vie. Mais nulle part a-t-on aperçu le PGR, qui ne devient loquace que lorsqu'il faut venir au secours du régime. Comme dans l'affaire Kamwina Nsapu incriminant l'ex-ministre et député Clément Kanku, où le PGR est réveillé en sursaut par un article du New York Times, alors que les massacres durent depuis des mois.  

Un cannibale reçu en héros et des opposants jetés en prison

On a vu Gédéon Kyungu, un criminel de grand chemin, connu comme tel par la justice congolaise et qui ne se gênait pas de se pavaner avec un collier tressé avec les testicules de ses victimes. Il s'évade de prison puis réapparaît à Lubumbashi avec casquette et tee-shirt à l'effigie de Joseph Kabila, tapis rouge déroulé à ses pieds et logement de luxe. Le PGR aux abonnés absents et donc aucune enquête. On dit que le pouvoir veut utiliser les services macabres du cannibale. Avec un pouvoir tanguant, tous les scénarios sont plausibles. Ce qui inquiète.

On a vu des policiers tuer à balles réelles le 19 décembre 2016. Aucune enquête ouverte contre les policiers délinquants. On a vu un général parader à travers Kinshasa avec ses troupes, en exhibant du muscle pour inoculer la peur à la population, qui avait prévu de manifester le lendemain. Le PGR n'y a vu que du feu, alors que ces hommes en armes en infraction sont rétribués par le contribuable pour garantir la Constitution, et donc aussi le droit de manifester.

De même, deux énergumènes de la Majorité présidentielle se sont permis d'agresser un envoyé du président Obama, encore au pouvoir, à l'aéroport de N'Djili. Mais alors que la RDC avait frôlé là l'incident diplomatique, le PGR n'y a, lui, rien compris.

A contrario, Franck Diongo est arrêté et massacré par les agents de l'ordre. Aucune enquête du célèbre PGR pour savoir comment le député national se retrouve en sang. Parce qu'il ne s'est quand même pas volontairement cogné la tête contre le mur de sa maison. Au contraire, le PGR est brusquement sorti de son hibernation pour faire juger le député "en flagrance et en urgence", comme chaque fois qu' il s'agira d'un opposant : Jean-Claude Muyambo, Eugène Diomi, Moïse Katumbi, ou des défenseurs des droits de l'homme tels Christopher Ngoy ou les jeunes gens de Filimbi et Lucha.

La justice congolaise a tellement brillé par sa complaisance vis-à-vis du pouvoir qu'elle a aidé celui-ci à se corrompre d'avantage et à s'autodétruire. Les tenants étant en effet convaincus que rien ne peut leur advenir aussi longtemps qu'ils demeurent dans le bon camp. Mieux, ils ont amélioré leurs performances : On détourne l'argent des enseignants, du personnel du parlement, des militaires en mission au Kivu, on achète les endroits protégés au bord de mer et de lacs, on s'arrache des parties entières des écoles secondaires, où on érige des dancings et des hôtels de luxe...

Rien ne peut leur arriver, alors pourquoi s'arrêter en si bon chemin, croit-on comprendre. Pendant ce temps, l'ANR est occupée à scruter Limete et le PGR dort. Alors on s'en donne à coeur joie, jusqu'à commanditer des massacres de masse et à tenter d'en effacer les traces. Tant pis s'il faut aussi zigouiller des experts de l'ONU. La goutte d'eau qui fait déborder le vase ?

Joseph Kabila reproduit Mobutu finissant, selon un professeur congolais

"Joseph Kabila reproduit la politique de Mobutu, c’est une évidence. Mais le Mobutu des dernières années", dixit le Prof. Jean Omasombo à La Libre Belgique du 16 mai 2017. Pour lui, il a fini par copier Mobutu, mais pas le bon Mobutu, celui qui a construit le Palais du Peuple, le Barrage d'Inga, la Cité de l'OUA, le Pont Maréchal ou encore le Stade des Martyrs.

Il singe plutôt le Mobutu des dernières heures, celui-là qui était lâché par les Occidentaux, celui-là qui ne respectait aucun accord ni aucune résolution des forums, celui-là qui nommait et révoquait les Premiers ministres du jour au lendemain - pour Mobutu coup sur coup Bernardin Mungul Diaka (2 mois de règne), Faustin Birindwa et le général Likulia Bolongo (deux mois); pour Kabila : Augustin Matata, Samuel Badibanga (5 mois) et Bruno Tshibala (? mois).

Kabila plagie également la version Mobutu devenu l'otage de son clan : On a vu Janet Kabila, simple députée, pénétrer par défi dans la salle à la signature de l'accord du 18 octobre, alors qu'elle n'y était pas conviée. Ou Kabila s'empresser de convoquer une rencontre à Kingakati pour calmer ses troupes en rébellion contre le "nombre insuffisant de portefeuilles" obtenus de Bruno Tshibala et prêtes à exiger le double du nombre de ministères du Gouvernement Macron, dans un pays presque dans le tiercé gagnant des pays les plus pauvres et où le dollar est en perpétuelle dégringolade.

Alors que Mobutu, fier et conscient de l'importance de son pays, va doter la CMZ de l’un des plus grands armements d’Afrique noire, avec dix navires, et garnir Air Zaïre d'une flotte moderne, Joseph Kabila lui va effectuer ses achats en avions de seconde main à la boutique du coin. Ils voleront une fois avant de rendre l'âme.

Le pouvoir, incapable d'un sursaut, s'est plutôt entouré de personnages rompus au mensonge. On a entendu Mende déclarer urbi et orbi : " Est-ce que Makala peut contenir 3.000 prisonniers ? ", pour embrayer sur les déclarations de l'autre ministre menteur qui avait affirmé que " seuls 50 détenus se sont évadés de Makala ". Le lendemain, les services pénitentiaires dressaient la situation chiffrée de la prison qui, selon le décompte effectué, abritait bien 8.075 pensionnaires au 16 mai 2017, avec seulement 3.884 détenus encore présents au 18 mai et, donc, 4.191 se sont évadés.

Ils ont perdu tout crédit à l'extérieur

Comme sous Mobutu finissant, avec l'histoire des "massacres de Lubumbashi" en 1990, les partenaires de la RDC n'accordent plus aucun crédit aux autorités congolaises, convaincus que tout est mensonge. Un peu comme dans la fable de Jean de la Fontaine "Le loup et l'agneau". Le meurtre des deux experts de l'ONU en a donné la démonstration. Washington préfère mener sa propre investigation, au lieu d'avaliser celle de Kinshasa.

On n'y décolère d'ailleurs pas en termes de mensonge. Ainsi, alors que des pays africains, à l'instar du Sénégal, se rapprochent à grands pas de l'émergence, la RDC, elle, est demeurée au niveau des slogans. On a clamé à "la révolution de la modernité", alors qu'on est incapable de fournir de l'électricité à la population. Les contrats chinois, les fameux "cinq chantiers", ont tourné au cauchemar. Les routes sont construites à "usage unique", puisque les crédits alloués au Chinois sont siphonnés en toute impunité.

Kinshasa la capitale est devenue une poubelle. Les provinces sont à l'abandon. Les tenants du pouvoir construisent des palaces à vue d'oeil, mais la population ne voit même plus les simples miettes.

Luzolo Bambi, conseiller présidentiel pour la lutte contre la corruption, le blanchiment et le terrorisme, a beau s'époumoner à donner de la voix, c'est "sans effet", pour paraphraser les "pasteurs ya mabonza" (pasteurs des dimes), comme disait l'Apareco Makolo Kotambola, aujourd'hui devenu parmi les fervents danseurs du ventre, une nouvelle race de politiciens et journalistes nourris à coups de grosses coupures pour glorifier le pouvoir, comme du temps du parti unique, et magnifier ses actions les plus insignifiantes, à l'instar de l'aéroport international de N'Djili "modernisé" aux normes d'un aéroport de campagne.

Il en et de même de l'Hôpital du Cinquantenaire, déserté par les malades, qui préfèrent aller mourir en Inde. Ou de la Cité du Fleuve et l'Oasis à Bandalungwa, où aucun Congolais, mis à part les apparatchiks, n'aura les moyens d'habiter. Mais il est dit : " On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps " (Abraham Lincoln).

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